Trop souvent engoncées dans leur patrimoine historique nos villes appartiennent au passé. Architecture frileuse, urbanisme conventionnel, etc. D’où les spasmes architecturaux qui les agitent régulièrement comme autant de « gestes » destinés à satisfaire « le fait du prince ». Une exception surgit parfois, fruit du combat obstiné d’un maître d’oeuvre et de la rencontre heureuse avec une population attentive, des donneurs d’ordre éloignés des habitudes, des craintes et des stéréotypes. Placards et cartons débordent pourtant de réflexions, de propositions séduisantes. Mais la politique du « ni-ni » et de la défausse permet au décideur de ne rien choisir, de différer sans cesse. On le sait bien : « Les goûts et les couleurs... ». Ces aphorismes stérilisent tout dialogue, évitent de prendre parti et d’avoir à froisser une population jamais acquise. Conséquences des villes figées, éloignées des mutations qu’imposent les révolutions informatiques, biotechnologiques ou écologiques.



Valoriser le patrimoine vivant de la ville

Italie, Allemagne, Bénélux, dans ces pays l’harmonie de la cité est réalisée grâce au rapprochement opéré entre patrimoine et besoins à satisfaire. Anvers, Munich ou Vérone marient à merveille l’histoire, le travail, les loisirs, les transports, l’architecture contemporaine et l’héritage culturel sans conflit aucun. D’où la qualité de vie qui y est observée.
Chez nous, tout est contradiction, divergences de vues, affirmations de buts opposés. Et nous le payons cher ! Bâtir est devenu une industrie de luxe. Incitations financières à l’appui, nous savons nettoyer nos façades, les aseptiser, les blanchir. La couleur y est, au mieux considérée comme un élément technique de protection. L’anarchie et/ou la contrainte administrative règnent au nom de la liberté ou des réglementations protectionnistes et passéistes.
Cette pollution insidieuse doit cesser. Que l’organisation de la couleur, des matières s’applique avec l’étude fine de la qualité des sources et de ses incidences sur le comportement humain, sur le comportement de la cité. Que les teintes et les textures ne soient plus le fruit d’une rencontre fortuite ou « pour faire beau », mais participent à la sécurité urbaine, à la valorisation du patrimoine vivant de la ville. La lisibilité de la couleur, sa symbolique, sa codification et son intensité procèdent de l’organisation du quotidien, de la vie des hommes comme de la définition qualitative des espaces de la ville ou du logement. Pourquoi ne pas imaginer une « urbanisation de la couleur » qui participe à la qualité de la ville, au même titre que l’urbanisation du bâti ? Lecture visuelle de la réflexion lumineuse et de ses contrastes (diurnes et nocturnes). Lecture visuelle des simultanéités colorées (magie de l’optique qui fait apparaître une teinte sans quelle soit matériellement présente). Lecture visuelle en saturation (puissances et puretés des teintes) selon des variables spécifiques (géographiques, culturelles, fonctionnelles, etc.) à définir par l’observation du site et l’histoire du lieu. Mais aussi parce que veulent en faire les hommes qui vivent - et font vivre - la ville.



Promesses de bonheur


La couleur et ses variations de teintes, de réflexions lumineuses allant des plus claires aux plus foncées, des plus soutenues aux plus rabattues, des quantités les plus grandes aux plus petites, des teintes aux vitesses de mémorisations les plus variées qui s’additionnent aux matières, aux matériaux, aux volumes mais aussi aux pleins et vides de la ville. Toutes portent en elles, une « intention signalante » qui nous appartient de révéler. Toutes sont promesses de bonheur quand l’harmonie est au rendez-vous.
L’enseignement des professions qui conduit à l’acte de bâtir la cité doit intégrer dans ses programmes les aspects multiples que la couleur implique, dans la vie des hommes, dans la vie de la ville avec ses mutations. Sans être un caprice d’esthète ou une rareté culturelle... L’organisation de la couleur repose sur l’étude et la volonté du devenir de la ville et de ses quartiers, de l’orientation cardinale et topographique, de la fonction du bâti, des spécificités économiques et culturelles, etc. Ensemble, elles provoquent un véritable quadrillage comme un tracé régulateur, un réseau. La programmation doit se définir alors en quadrillage ou en progression du foncé au clair, en rayonnement ou en déroulement linéaire, selon les configurations du tissu bâti, des fonctions et personnalité du site, mais aussi de la vague solaire, de son abaque en toutes les saisons, de la position des points cardinaux. Il ne s’agit là, on le devine, de rien moins que de jeter les bases d’une véritable « urbanisation » de la couleur qui permettrait aux habitants de la cité d’y vivre heureux et fiers, en y croisant des moments de bonheur au quotidien.

Jean-Alain Seince

Le Moniteur, 28 octobre 2005
« Réinventer les couleurs de la ville »